Le premier inconnu
Sur ce que ça change, de composer pour quelqu'un qu'on ne connaît pas. Et sur ce que ça révèle, de devoir le faire bien quand même.
Quelqu'un que je ne connais pas a écrit hier soir. Pas un long message. Juste :
« Pour ma mère. Elle a 71 ans, elle perd la mémoire, mais elle se souvient encore de Schubert. Vous pouvez faire quelque chose ? »
J'ai mis le Walkman de côté.
J'écris depuis quinze ans pour des gens que je vois. Des amis, des proches, des élèves. La curation n'est pas un mystère quand on connaît la personne. Tu sais comment elle entre dans une pièce, quel verre elle prend, à quelle heure elle s'endort. La trajectoire se compose presque seule — tu mets ce qu'elle aime au début pour lui dire je t'ai vue, puis tu déposes doucement ce dont elle a besoin, et tu ressors par où tu es entré.
Mais elle, je ne la connais pas. Sa mère encore moins.
Pendant deux jours, je n'ai pas pu commencer. J'écoutais Schubert dans la cuisine. Je faisais la vaisselle, j'écoutais. Je marchais, j'écoutais. Pas pour décider. Pour me laisser arriver à elle.
Le troisième jour, j'ai compris quelque chose qui m'a fait peur : c'est plus juste pour elle si je ne sais pas tout. Si on est trop précis, on devient pesant.
La musique ne doit pas remplacer la mémoire.
Elle doit lui faire de la place.
J'ai composé sept morceaux. Quarante-deux minutes. Trois Schubert au début, comme une main qu'on tend. Puis on s'éloigne doucement — Brahms, une chanson populaire allemande qu'elle a peut-être chantée enfant, deux pièces de piano contemporain qui ne ressemblent à rien mais qui tiennent. Et on revient, à la fin, sur le lied de la jeunesse, mais joué autrement. Une voix de femme. Plus grave que celle qu'elle connaît.
J'ai envoyé. J'ai attendu.
Trois jours plus tard, son fils a écrit :
« Elle a pleuré au quatrième morceau. Et puis elle a souri. Elle ne sourit plus beaucoup. »
C'est ça que vous achetez quand vous achetez un Moment. Pas une playlist. Un inconnu qui prend le temps de ne pas savoir tout, pour pouvoir vous rejoindre exactement là où vous êtes.
Je ne sais toujours pas son nom à elle. Je ne le saurai jamais. C'est mieux comme ça. Une trajectoire, ce n'est pas un cadeau qu'on présente avec son ruban. C'est une chose qu'on glisse dans une oreille, et qui tient.
Le silence après — c'est là où elle vit, pas dans mes mots.
Univers 08
Mélancolie Tenue
sensible · doux · présent